Le temps de prier
Le Père Patrick Jacquemont, dominicain, fréquente notre communauté pour notre joie. Il est aussi l'auteur d'un très bel ouvrage sur la prière «Oser Prier». En voici un extrait pour retrouver, pendant l'été, le temps de la prière.
Quand bien même l'Evangile et saint Paul nous invitent à une prière incessante, notre réponse à cette invitation s'exprime le plus souvent par cette constatation : «Nous n'avons pas le temps de prier.» Amère déception pour ceux qui veulent consacrer leur vie à la prière, aveu découragé de tous les chrétiens qui essayent de prier, alibi élégant de ceux qui ne pensent qu'à cacher leur dérobade à l'appel de Dieu, c'est le même constat que nous faisons sans cesse:
«Nous n'avons pas le temps ... »Nous finissons par en prendre notre parti, d'autant que le temps se fait rare aujourd'hui. Nous serions presque tentés de reprocher à Dieu de nous demander encore du temps alors que nous n'en avons pas assez pour vivre notre vie quotidienne, nos engagements ou nos loisirs. En nous demandant de «prier sans cesse», saint Paul veut-il nous pousser au surmenage, ajouter encore aux cadences de la vie moderne ? A la limite ne faudrait-il pas nous révolter contre un Dieu qui donnerait d'une main ce temps de vivre qu'il reprendrait de l'autre ? En invitant les chrétiens à vivre au rythme même de Dieu, celui du dialogue continuel de la prière, ne leur vole-t-on pas leur temps des hommes ?
Dieu ne veut pas nous prendre le temps qu'il nous a donné de vivre.
S'il nous interpelle c'est pour que nous nous interrogions sur la manière dont nous vivons ce don qu'il a fait aux hommes. Si Dieu nous demande quelque chose, ce n'est pas d'abord de prendre le temps de prier; mais tout simplement de savoir prendre le temps... Prendre le temps de vivre, prendre le temps tel 'il nous est donné, et seulement alors reprendre ce temps vécu et accueilli pour le rendre à Dieu, le maître du temps.
Prendre le temps... le maîtriser
Aujourd'hui la course du monde est de plus en plus rapide. On peut se réjouir de voir sans cesse les records olympiques dépassés, mais que penser des rythmes de la vie moderne ? Si l'on vit dans une grande ville tout devient trépidant; si l'on en est un peu éloigné, il faut de longs trajets pour rejoindre son travail ou rentrer le soir d'une réunion. Le temps nous file entre les doigts sans que nous puissions le retenir. La sortie culturelle qu'on s'était promise est sans cesse repoussée, il n'est plus possible de se retrouver tranquillement entre amis. Notre métier lui-même peut en souffrir, car à l'heure de l'éducation permanente il faudrait prendre le temps de se recycler, de se renouveler. Arrive-t-on également à prendre le temps d'une vie familiale ? Il faut du temps pour écouter les enfants, les suivre; du temps également pour approfondir le dialogue conjugal réduit si vite aux paroles et aux gestes de l'habitude. Savons-nous même prendre des vacances ? Les obligations les plus diverses amènent souvent à les réduire par les deux bouts, les imprévus les modifient, le besoin de faire ce que font les autres nous empêche de trouver notre vrai rythme de détente. Nous ne savons plus prendre le temps de vivre; comment pourrions-nous alors savoir prendre le temps de prier ?
Recommençons donc par le commencement. Aux premières pages de la Bible, le livre de la Genèse nous dit que Dieu a confié à l’homme la soumission de la terre (Gen 1,28). L’homme moderne est donc en droit de se réjouir de toutes les victoires de sa science, il peut être fier aujourd'hui de sa conquête de l'espace. Mais que lui sert de conquérir l'univers, s'il ne sait plus maîtriser le temps et se laisse prendre de vitesse par ses propres découvertes ? Avant toutes choses, il lui faudrait savoir ressaisir le temps et en rester le maître. Cette domination du temps fait partie de notre vocation humaine comme la domination de la terre. Tout ce qui nous aidera à conquérir cette maîtrise sera fidélité au dessein de Dieu. Qui nous réapprendra à prendre le temps de respirer, d'écouter, d'aimer, de créer, de vivre ? «La gloire de Dieu c'est l'homme vivant», l'homme qui prend le temps de vivre.
Prendre le temps...l’accueillir
Sans doute ne serons-nous jamais pleinement maîtres de notre temps. A l'heure du loisir même, il faut tenir compte des autres, des imprévus, de ses propres rythmes. Ce qui se vérifie plus impitoyablement encore durant l'année avec les horaires imposés, les échéances inexorables, les engagements qui font boule de neige. Pourtant, même dans ces conditions, ne nous est-il pas possible de nous saisir du temps sans nous laisser entraîner par son tourbillon ? Pour cela il faudrait que nous ne subissions pas le temps comme un importun mais que nous l'accueillons comme une invitation. Assurément la longue suite des rendez-vous de notre agenda, les activités qui s'enchaînent sans intervalle pour respirer, la fastidieuse litanie des tâches familiales sans cesse à reprendre, tout cela est un lourd souci dont le poids nous écrase à la seule pensée de la journée qui va commencer. Mais ces rencontres qui nous invitent à l'écoute d'un interlocuteur ou à l'information sur une question nouvelle, ces occupations qui nous demandent d'être disponibles peuvent être autant de sollicitations à travers lesquelles il nous est fait signe. Le contretemps fâcheux qui bouscule nos projets ou nos habitudes peut devenir un signe du temps si nous sommes assez attentifs et accueillants pour le prendre tel qu'il est, pour le comprendre. Pour lire ces signes dans le temps qui court, il faut accueillir le temps tel qu'il nous est donné. Nous pensons facilement à tout ce que nous n'avons pas eu le temps de faire dans le programme que nous avions prévu; mais nous ne pensons guère à toutes les occasions perdues, qui nous étaient offertes et que nous n'avons pas su saisir.
Peut-être faut-il des occasions privilégiées comme celles des vacances ou des temps de gratuité pour connaître la joie de saisir ces occasions, intempestives peut-être, mais riches d'inattendu également. Saurons-nous prendre un peu de temps pour prendre le temps comme il vient ? Nul ne sait ni le jour ni l'heure où l'autre, qu'il soit l'enfant, l'ami, le pauvre, ou Dieu, veut lui parler. Dieu semble même aimer nous parler par surprise, pour nous voir nous retourner interloqués puis émerveillés. La gloire de Dieu, c'est le coeur humain qui accueille les signes du temps.
Prendre le temps...le rendre à Dieu
Si nous avons su prendre le temps de vivre, accueillir le temps comme un signe de Dieu, nous serons alors prêts à reprendre ce temps vécu et accueilli pour le rendre à Dieu.
![]() | Car si Dieu nous a confié la soumission du monde, n'est-ce pas pour qu'ayant soumis toutes choses nous les rapportions avec le Christ à leur Créateur ? Et si Dieu nous fait signe dans le cours du temps, n'est-ce pas pour nous rappeler notre origine et notre vocation ? «La gloire de Dieu, c'est l’homme vivant. Mais - continue saint Irénée - la vie de l'homme c'est de voir Dieu.» C'est-à-dire de retourner vers lui pour le retrouver. Redécouvrant la maîtrise et l'accueil nous redécouvrons le sens divin du temps qui, comme tout don de Dieu, est le «don d'une conquête». Le temps est un don de Dieu inépuisable comme sa vie elle-même si nous savons le reconnaître. Notre péché est de gaspiller cette richesse de Dieu en la laissant nous échapper des mains; mais ce peut être aussi de vouloir la garder comme un trésor qu'on enfouit. Si nous sommes fidèles à l'Evangile, il faut perdre son temps comme sa vie pour les trouver. |
| Cephalanthere (avec la permission de D.Cauchoix http://perso.wanadoo.fr/deniscauchoix/flore.html) | Le temps de Dieu nous est donné pour que nous le donnions à notre tour et pour que nous le rendions à Dieu après qu'il aura porté beaucoup de fruits. |
C'est ici que se situe la démarche de la prière dans son originalité. Le temps que nous vivons, nous pouvons l'offrir à Dieu. Attitude propre au chrétien qui ne peut avoir de sens que pour lui et qui peut-être exprime son originalité foncière ; mais attitude qui n'est pas pour autant distincte s autres attitudes de la vie humaine. Le temps de la prière n'est pas un temps particulier, un temps «à part» ; c'est le temps même de la vie, offert à Dieu, maître de la vie et du temps. Sans doute faudra-t-il savoir prendre le temps de recueillir ces heures que nous vivons, de les ressaisir comme on noue un bouquet pour l'offrir, et ce sera le moment original de la prière qui récapitule et réalise l'offrande du temps. Mais saint Paul peut nous inviter à «prier sans cesse» (I Th 5,17), car c'est le temps tout entier qui devient prière quand nous le rendons à Dieu dans l'action de grâce.
Page précédente: Le culte luthérien
Page suivante: Activités paroissiales
